Florilège


1. Pierre ABBES

Havane
2. Maurice CADET

Eloges de l'obscur
Bleus
3. Jean-Pierre CHAPPERT

Blanc et Pourpre Incongrue
4. Elizabeth FONTAN

Magie
Dimanches
5. Geneviève LARRIEU-REISS

L'aurore abandonnée
6. Silvie PIACENZA

De peur d'oublier...

1- Pierre Abbes

Havane

Les premières gouttes s'écrasent sur le toit de tôle brulant. L'air saturé d'humidité
s'infiltre par les interstices des planches mal jointes.
Allongée sur le hamac, elle dégrafe le soutien-gorge qui lui colle à la peau, puis
retire le slip en le faisant rouler le long de ses cuisses métisses rouleuses de
havanes.

Elle boit longuement, au goulot, l'eau encore fraîche. Elle en laisse couler un
filet sur ses seins nus et moites. Les pointes brunes se hérissent, éveillées par le
contact troublant. Un long frisson parcourt son corps.

Elle tend la main vers le cendrier . Encore une bouffée avant de lâcher le mégot
à regret, quand elle ressent la brûlure au bout des doigts.

Elle n'entend pas le bourdonnement qui se confond avec le bruit de l'averse,
maintenant à son paroxysme.

Puis elle s'étire, les yeux clos, et se caresse , lentement, jusqu'à sentir se soulever
ses reins.
Le bourdonnement s'amplifie.

Elle ne voit pas s'ouvrir la porte, ni le rictus de l'homme qui, le visage couvert
d'abeilles, s'avance vers son sexe offert.

2- Maurice Cadet

Eloge de l'obscur

Laissez-moi dans le noir
habituer mes yeux
aux caprices des méandres
laissez-moi me gaver
d'absence
de non clarté
de soleils étouffés
et de lunes chauves

laissez-moi
me détremper
de toute solennité

Bleus

de grands chevaux ont galopé toute la nuit
sur les routes ouvertes à notre sommeil
ils poursuivent encore leur oppressante course
dans un grand tintamarre
de hennissements d'orgueil
de ruades d'euphorie
et de crinières en lents cerfs-volants blancs
claquant aux quatre vents

Ils ont piétiné notre rêve d'espace tranquille
et nous portons en plein coeur
les coups de leurs sabots aux excroissances métalliques

au bord des chemins bleus
l'ortolan blessé mourra des baisers du soleil

3- Jean-Pierre Chappert

Blanc et Pourpre

L'oiseau vole ses ailes ce soir.

Tu m'offres ton breuvage,
Entrailles de tes entrailles.
J'y bois.

Source de féminité,
Respect de toi femme.
Abandon de mon masculin.

Petites touches de nos corps mêlés
Partage de nos liquides
Touche de blanc
Touche de pourpre
Telle une construction support surface
Endogène et exogène
Altruiste à te boire
Un et indivisible par l'autre

Nos regards se troublent d'une nuit qui se termine.

L'oiseau fourbu rend ses ailes
N'éprouvant plus de joie à être voleur

Je les endosse à mon tour
Afin d'atteindre les confins de ta féminité
Mais hélas dans un râle je m'écrase
Flaque de pourpre
Me rappelant à l'instant
que le pourpre est noble
que ton pourpre est moi.

Incongrue

Prendre acte de l'espace, le déstucturer
Ne jamais saisir l'autre Pourquoi ?

Cette femme joue de ses charmes, rouges baisers.

L'homme ancre son image dans la femme belle.
Idéalisée toujours, je suis beau car tu es belle.

A ses dépens , pythie Tu es.
Brisée
Permettant l'oracle, devant l'homme guider.
De sa bouche la haute destinée de l'homme

Déchue de suite

Homme loup dévorant ses entrailles.
Point d'orgue de la mise à mort de toi femme,
Nue belle intelligente
Belle d'être laide, laide de nous.

Féconde de nous femme laide.
Féconde de nos guerres, de nos massacres, de nos génocides.
Tu assistes en retrait à nos propres meurtres au nom de jours radieux .
Tes yeux lavés par tes pleurs nous forcent à vous protéger.
Tuant encore et encore.
Afin que ton visage sans rides resplendisse.

Un gosse meurt en Inde, une femme triste en pleurs
Un homme tombe amoureux à Boston,
D'une femme laide de douleur
Son petit homme est mort.

Visage barré par un bec de lièvre?
Par prisme interposé nous serions laids.
Issue de votre laideur, ne serions-nous moins sage?
Ayant enfin accepté que le laid soit beau.
Que les idées donnent souvent trop de poids aux mots,
trop de sens aux actes.

Peut-être alors un petit homme deviendrait important,
Conjurant ipso fgacto l'indifférence pour renaître à la vie.

 

4- Elizabeth Fontan

Magie

  Des mots s'envolent
     Sur une portée
  Les notes ont disparu
Se glisser dans les livres
      Sur un sol déserté
En haut d'un arbre mort
       Un oiseau
  S'est mis à parler.

L'arc-en-ciel a des couleurs
       Etranges
      Un enfant l'efface
       Avec une éponge
Et accroche une balançoire
    Aux branches du soleil

   Alors une pluie d'étoiles
     Trace la chorégraphie
            De la vie.

Dimanches

Le soleil est revenu danser sur le trottoir
    Des arbres traînent leur solitude
    Sur le pavé ensoleillé de la ville
               Etrangère
Le dimanche est étrange aux jours de la semaine
 La plupart des humains se replient par famille.
    Et il y a du soleil qui marque le trottoir...

           Et par deux, et par trois,
         Le plus souvent tout seul,
    Le Maure fatigué va s'enfiler des rêves
            D'oasis en palmiers,
          Aux comptoirs des cafés
        Le Nil en bouteilles...

Prisonnier de cultures, crucifié hors famille,
     L'âge disséminé en argent de papier,
     Sexe nihilisé des machines à travail
              Et la peau rejetée
              Etiquetée violence...

Le soleil est venu danser sur les pavés
   Et l'exilé imagine sa différence....

5- Geneviève Larrieu-Reiss

L'Ancre abandonnée

     Dans un silence de cathédrale,
Sur la plage déserte, il est une vieille ancre
                                               abandonnée
Là, pour sa dernière escale.
Le jas et l'organeau reposent sur le sable,
                                   pitoyables,
        Inutiles, dérisoires,
                 sans gloire...
Au bout de la tige rouillée : un bras
                tendu, vers je ne sais quel espoir!
L'autre est fiché dans le roc noir.
        L'ancre est là, pour toujours,
Visitée quelques fois par la vague épuisée
                                        qui vient mourir à ses côtés
                                        en sussurant un chant d'amour.
        Dans sa tragique solitude
                  elle garde au coeur
                                d'anciens bonheurs.
        Dans l'âme de fer
               tanguent les vestiges d'un "Antan" révolu
                                       et des vertiges...

        C'était hier...
C'était au large à la proue du navire;
               C'étaient les rires
                               des officiers, de l'équipage,
C'était le vent dans les cordages...
Puis tout un passé qui chavire...

Sur la plage déserte, il est une vieille ancre désolée
                 que corrode l'Eternité

6- Silvie Piacenza

De peur d'oublier...

De peur d'oublier la vie, il est mort les yeux ouverts.
Les yeux fixés sur la fenêtre de sa chambre, une fenêtre toute pleine du vert
des arbres de printemps.

De peur d'oublier les mots et sombrer dans la folie de la douleur, sa soeur ,
petite mère, débite ses prières, les yeux fixés dans le rien.

Un homme rentre et s'effondre sur le lit du mort.
<<A bientôt mon ami>> lâche-t-il en se redressant
et de peur d'oublier sa pudeur, sort rapidement.

De peur d'oublier le visage de son père vivant,
la fille noue au poignet raidi, un petit bracelet brésilien qu'elle a tissé
au fil de l'agonie.

Dans l'autre pièce, de peur de tout oublier, une femme s'accroche à sa cigarette.
Elle refuse de le voir mort, et fume pour ne pas oublier de continuer à vivre.

Le médecin range sa trousse, il a signé les papiers.
Son regard circule dans la chambre prêt à repartir
et de peur d'oublierr, il ferme à jamais les yeux du mort
sur le vert des arbres du printemps.