MON ANTHOLOGIE


1. Guillaume APOLLINAIRE

Le Pont Mirabeau
2. Louis ARAGON

Vingt ans après
3. Aimé CESAIRE

Négritude
4. René DEPESTRE

La Machine Singer
5. Paul ELUARD

Liberté
6. Jacques PREVERT

La cinquième saison
7. Leopold SEDAR-SENGHOR

Tu as gardé longtemps

1- Guillaume Apollinaire

Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
         Et nos amours
  Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
       Tandis que sous
  Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
         L'amour s'en va
        Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
        Ni temps passé
       Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

         Vienne la nuit sonne l'heure
         Les jours s'en vont je demeure

2- Louis Aragon

Vingt ans après

Le temps a retrouvé son charroi monotone
Et rattelé ses boeufs lents et roux c'est l'automne
Le ciel creuse des trous entre les feuilles d'or
Octobre électroscope a frémi mais s'endort

Jours carolingiens Nous sommes des rois lâches
Nos rêves se sont mis au pas mou de nos vaches
A peine savons-nous qu'onmeurt au bout des champs
Et ce que l'aube fait l'ignore le couchant

Nous errons à travers des demeures vidées
Sans chaînes sans draps blancs sans plaintes sans idées
Spectres du plein midi revenants du plein jour
Fantômes d'une vie où l'on parlait d'amour

Nous reprenons après vingt ans nos habitudes
Au vestiaire de l'oubli Mille Latudes
Refont les gestes d'autrefois dans leur cachot
Et semble-t-il ça na leur fait ni froid ni chaud

L'ère des phrases mécaniques recommence
L'homme dépose enfin l'orgueil et la romance
Qui traîne sur sa lèvre est un air idiot
Qu'il a trop entendu grâce à la radio

Vingt ans L'espace à peine d'une enfance et n'est-ce
Pas sa pénitence atroce pour notre aînesse
Que de revoir après vingt ans les tout petits
D'alors les innocents avec nous repartis

Vingt ans après Titre ironique où notre vie
S'inscrivit tout entière et le songe dévie
Sur ces trois mots moqueurs d'Alexandre Dumas
Père avec l'ombre de celle que tu aimas

Il n'en est qu'une la plus belle la plus douce
Elle seule surnage ainsi qu'octobre rousse
Elle seule l'angoisse et l'espoir mon amour
Et j'attends qu'elle écrive et je compte les jours

Tu n'as de l'existence eu que la moitié mûre
O ma femme les ans réfléchis qui nous furent
Parcimonieusement comptés mais heureux
Où les gens qui parlaient de nous disaient Eux deux

Va tu n'as rien perdu de ce mauvais jeune homme
Qui s'efface au lointain comme un signe ou mieux comme
Une lettre tracée au bord de l'Océan
Tu ne l'as pas connu cette ombre ce néant

Un homme change ainsi qu'au ciel font les nuages
Tu passais tendrement la main sur mon visage
Et sur l'air soucieux que mon front avait pris
T'attardant à l'endroit où les cheveux sont gris

O mon amour ô mon amour toi seule existe
A cette heure pour moi du crépuscule triste
Où je perds à la fois le fil de mon poème
Et celui de ma vie et la joie et la voix
Parce que j'ai voulu te redire Je t'aime
Et que ce mot fait mal quand il est dit sans toi

3- Aimé Césaire

Négritude

... Ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole.
Ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
Ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ils savent en ses moindres recoins le pays de souffrance.
Ceux qui n'ont connu de voyages que de déracinements.
Ceux qui se sont assoupis aux agenouillements.
Ceux qu'on domestiqua et christianisa,
ceux qu'on inocula d'abâtardissement
tam-tam de mains vides
tam-tam inanes de plaies sonores
tam-tam burlesque de trahison tabide.
Tiède petit matin de chaleurs et de peurs ancestrales
Par dessus bord mes richesses pérégrines
par dessus bord mes faussetés authentiques.

Mais quel étrange orgueil tout soudain m'illumine ?

Il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers.
Il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomé-
rat frémissant de coccinelles.
Il y a dans le regard du désordre cette hirondelle de menthe et
de genêt qui fond pour toujours renaître dans le raz de marée
de ta lumière
Calme et berce ô ma parole l'enfant qui ne sait que la carte
du printemps est toujours à refaire.
Les herbes balanceront pour le bétail vaisseau doux de l'espoir
Le long geste d'alcool de la houle,
les étoiles du chaton de leur bague jamais vue
couperont les tuyaux de l'orgue de verre du soir
puis répandront sur l'extrémité riche de ma fatigue
des zinnias ,
des coryanthes,
et toi veuille astre de ton lumineux fondement
tirer lémurien du sperme inondable de l'homme
la forme non osée, que le ventre de la femme porte tel un miracle !
...

4- René Depestre

La machine Singer

Une machine Singer dans un foyer nègre,
arabe, indien, malais, chinois, annamite,
ou dans n'importe quelle maison
sans boussole du tiers monde
c'était le dieu lare qui racommodait
les mauvais jours de notre enfance.
Sous nos toits son aiguille tendait
des pièges fantastiques à la faim,
son aiguille défiait la soif.
La machine Singer domptait des tigres
la machine Singer charmait des serpents
elle bravait paludismes et cyclones
et cousait des feuilles à notre nudité.
La machine Singer n'était pas tombée
des dernières pluies du ciel :
elle avait quelque part un père,
une mère, des tantes, des oncles,
et avant même d'avoir des dents pour mordre
elle savait se frayer un chemin de lionne.
La machine Singer n'était pas toujours
une machine à coudre attelée jour et nuit
à la tendresse d'une fée sous-développée.
Parfois c'était une bête féroce
qui se cabrait avec des griffes
et qui écumait de rage
et inondait la maison de fumée
et la maison restait sans rythme ni mesure
la maison cessait de tourner autour du Soleil
et les meubles prenaient la fuite
et les tables surtout les tables
qui se sentaient très seules au milieu du désert de notre faim
retournaient à leur enfance de la forêt
et ces jour-là nous savions que Singer
est un mot tombé d'un dictionnaire de proie
qui nous attendait parfois derrière les portes
        une hache à la main !

5- Paul Eluard

Liberté

Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le déset
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom

Sur les entiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunies
J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur les flots du feu béni
J'écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté

6-Jacques Prévert

La cinquième saison

      "Les quatre saisons passent et s'en vont,
      la cinquième reste toute la vie"
                Lettre de Cornélius Postma
Quatre petits tours et puis s'en vont
Et un cinquième par-dessus le marché
pour les enfants qui n'ont pas demandé pourquoi
    le manège tournait

Le peintre est semblable à ces enfants
il ne demande pas raison aux saisons

Furtive étreinte de l'éternité
coup de foudre
L'éclair déshabille l'amour
et la vie s'en empare
pour le plaisir
Et déjà l'amour
la mort le couve du regard.

Tourne la manivelle de satin
chantait Michèle
un beau matin
Tournent
ceux que dérisoirement la romance appelle
les jouets du destin
Tourne l'été de Vivaldi
tourne l'hiver de Varsovie
le printemps de Botticelli
tourne l'automne de n'importe qui
dans les vingt-quatre heures du Mans
Tourne la vie
tourne le temps

Le peintre est un chiffonnier fastueux

Seul au milieu des débris de la vie
comme un sablier sur une plage déserte
il les écoute
les regarde
leur sourit
et met la main sur son coeur
et les peint le coeur sur la main

Revivent alors secrets triomphants
des objets égarés
des souvenirs éperdus retrouvés tout vivants
les choses de chaque instant
Deux menhirs de pain d'épice
se dressent sur la glace d'un étang
près d'une paire de patins patinés par le temps
Par le temps vital
par le temps spacieux
le bon vieux temps d'hier et de dimanche prochain
le temps de cochon et de chien
le temps des cerises des banquises
des horloges des girouettes des baromètres

Au loin
de merveilleux petits paysages peints avec une
       véhémente minutie
disent l'exhubérante indifférence des eaux des arbres
        et des fruits.

7- Léopold Sedar Senghor

Tu as gardé longtemps

       (pour Khalam)

Tu as gardé longtemps, longtemps entre tes mains le visage
                                 noir du guerrier
Comme si l'éclairait déjà quelque crépuscule fatal,
De la colline, j'ai vu le soleil se coucher dans les baies de tes
                                                       yeux
Quand reverrai-je mon pays, l'horizon pur de ton visage ?
Quand m'assiérai-je de nouveau à la table de ton sein sombre ?

Et c'est dans la pénombre le nid des doux propos.

Je verrai d'autres cieux et d'autres yeux.
Je boirai à la source d'autres bouches plus fraîches que citrons.
Je dormirai sous le toit d'autres chevelures, à l'abri des orages,
Mais chaque année, quand le rhum du printemps fait flamber la
                                                       mémoire,
Je regretterai le pays natal et la pluie de tes yeux sur la soif
                                            des savanes.